13.01.2008
No manga, no mango, une chaise à Tokyo
Il y avait eu ce soir-là, le soir. Il y a presque 10 mois. Elle m’avait invitée, en toute coïncidence, dans son deux pièces à Sèvres-Babylone. Aux poutres apparentes de ce rez-de- chaussée d’un vieil immeuble bourgeois était suspendu un putching-ball. Sur la marqueterie impeccable du parquet elle avait déposé un futon. La lumière tamisée de son bureau laissait entrevoir, parmi de grands classiques littéraires, une collection de mangas qu’elle se dédiait à traduire avec la patience du moine qui enlumine le dernier testament. Une esquisse suffisante pour saisir l’exquise contradiction qui fait de Seven Swords, dans ma vie et dans la vie, un être cher, si tant est qu’on puisse donner une valeur aux siens.
Pour anesthésier les plaies qui venaient de s’ouvrir, elle m’avait laisser fumer à sa fenêtre, qui donnait sur une terrasse où elle projetait un jardin zen, tout un doux programme, des sables et des galets, je les fantasmais, m’apaisais au fur et à mesure que je les imaginais, alors qu’elle me décrivait ce sobre eden avec une fluidité pourtant empreinte de ce ton consciencieux et attentif de celui qui sait vérifier qu’on l’écoute avant de prononcer chaque syllabe.
Et puis elle m’avait servi du saké. A boire, selon la tradition, dans un verre en bois carré, du coup, ce n’est plus un verre, ou plutôt c’en est encore plus un car il n’en reste que l’essence, bref, ça lui allait bien. En ingénieur pragmatique que j’étais, je remarquai que l’exotisme de ce contenant résidait dans la difficulté à s’y abreuver, au début, par manque d’habitude, et dans la difficulté à s’y abreuver, à la fin, par le manque de dextérité découlant de l’ivresse. Une remarque qui la fit rire, parce qu’elle est toujours friande de mes singeries. Au choix, ce sera une quinte sincère mais retenue derrière ce sourire vif mais (et elle m’en voudra de le dire), emprunt d’une tendresse amusée que j’affectionne, ou un éclat brillant, bouche ouverte, tête au plafond, impulsif et convivial.
Nos petits rendez-vous se poursuivent ainsi depuis trois ans, malgré les évasions estudiantines de l’une et de l’autre, Paris reste le lieu de retrouvailles régulières comme un rite. Je dis « petits » et je dis « rite », parce que concrètement, ils prennent toujours la même forme : une entrevue discrète, dans un restaurant modeste ou dans mon studio exigu, quelques sushis ou un plat que j’aurais confectionné des brics et des brocs de mon frigidaire, et du thé. Sans chichis, l’eau bouillante versée directement de la casserole au mug, un seul cérémonial, celui de le boire, là, chacune bien droite et face à face sur nos chaises, à une distance physique pas trop négligeable pour que la distance spirituelle qui la complète soit chaque fois plus courte. Les gorgées du ma cha ou du darjeeling croisent nos paroles en s’écoulant, en courants d’air qui ventilent le dialogue. Il est difficile d’instaurer un dialogue, il s’agit plus souvent de monologues alternés. C’est un objectif de ma vie : après m’être battue longtemps pour me faire entendre, je me bats pour écouter, la symbiose de ces deux actes dépendant d’une très précieuse stoecchiométrie. Il me semble parfois, lorsque mon double vient se poser sur ma cheminée et nous regarde parler toutes les deux, que cette précision est atteinte. La parole de l’une suscite toujours la conscience d’un débat chez l’autre, et ainsi de suite, un ping-pong d’horloger qui fait pousser la pensée en fractales sans jamais la perdre, puisqu’elle est toujours guidée par la main rassurante de la dérision.
J’ai longtemps pensé que nous étions en négatif l’une de l’autre. Elle aime se baigner dans la mer bretonne en février, mois dédié chez moi à la constitution d’un « oignon de survie » (technique de couches de pulls, écharpes, et autres laineries pour survivre au frimas), elle vénère les arts martiaux quand je m’émeus d’un pas de Piétragalla, ne supporte pas les hommes qui lui offrent des roses alors que je m’en achète toutes les semaines en contemplant le fantasme cliché d’une petite carte tendre glissée entre les pétales. Je réalisai ce que nous avions de commun à la sortie d’une projection de The Hours. Durant la séance, nous nous étions toutes deux transformées en lapins albinos, sous l’effet de larmes pas refoulables pour une blague carambar.
De commun aussi, nous avons notre relation à notre origine sociale, une aristocratie conservatrice pour elle, un mélange de vieilles et petites bourgeoisies surannées pour moi. Telles des réformistes, nous en avons gardé et assumé le grand principe tout en en rejetant toutes les dérives et corruptions. Seven Swords est ainsi une marginale sans jamais le paraître, et pourtant c’est presque avec violence que perce, aux travers de quelques détails, sous la silhouette BCBG de cette bonne élève d’école de commerce, l’indépendance de corps et d’esprit, un concept tout bonnement incarné, flottant et claquant, au-dessus d’elle, comme un drapeau, sous ses talons toujours très hauts, comme un tapis dépoussiéré.
Ce soir, ce soir-là, elle m’avait aussi fait découvrir une poudre de thé vert, légèrement sucrée, que l’on diluait dans l’eau pour faire une sorte de grenadine. Je me rappelle lui avoir dit, en tournant sans cesser ma cuiller dans ce liquide étrange et verdâtre, que j’avais peur, peur de ne plus pouvoir continuer sans entendre de sa bouche à lui « ça va bien se passer ». Elle a posé les six syllabes quand j’ai posé mon verre : « Ca va bien se passer ». Je ne sais pas si ça s’est bien passé. Mais, de loin en loin, sans le savoir, Seven Swords fait partie des gens grâce auxquels j’ai encore envie que ça se passe.
23:09 Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, Paris, Amitié, Japon
18.12.2007
Coffee and cigarettes
C’était un zinc doré. Je m’y accoudais d’abord sans comprendre l’alchimie de ce comptoir. Parfois lasse, en attendant mon Max Havelaar, je regardais mon image déformée et trouble dans les rayures gravées par beaucoup de couverts, pas mal d’ongles et quelques stylos, même, qui avaient imprégné, il y a longtemps, au travers d’une page, quelques équations griffonnées. Maintenant elles se décèlent à peine sous les tâches lactées et les grains sucrés de mon rivage quotidien. Tous ces rés, là, par-dessus, selon la couleur du jour, sont encore aujourd’hui les larmes ou les rides rieuses de mon reflet.
Et puis il y a la serveuse, même qu’elle s’appelle Thérèse. Pas religieuse pour un sou mais moi je la rêverais bien mystique. Il y a cette bouche immense et ces dents à la Béatrice Dalle, avec cet interstice entre les deux incisives. Quand elle sourit béante, on a l’impression qu’un volute de joie de vivre et de tendresse en profite pour se faire la malle entre ses grandes ratiches. J’aime que celles-ci pincent sa lèvre inférieure, la mangent jusqu’à la naissance du menton. Plus elle presse l’ivoire sur la chair, plus ses yeux noirs crépitent à en rendre jaloux les pyrotechniciens. Je sais bien ce que cela annonce : un tambour grave, dans le fond de ses poumons, roulera crescendo, remontera la trachée en saltos désordonnés, rebondira acrobatiquement contre le palais juste devant les amygdales, pour finir par imposer une pression si forte à la mâchoire qu’elle s’ouvrira d’un coup, sésame montre ta caverne et puis basta. Ca expulsera ses grelots parigots dans toute la salle, d’un grand éclat de dentition, pour qu’ils se cognent à tous les clients et à toutes les encoignures. Sa voix me rend baba : chaude et apprêtée par de très nombreuses cigarettes qui lui ont paré les cordes vocales de tous leurs rubis, cassée par une vie qui en a chié des rondelles de chapeaux de roues, avec parfois des inflexions plus aigues et satinées, ce qu’il reste de la mère douce qu’elle n’a pas pu être. J’adore sa manière de dire, les premières syllabes se bousculant pour mieux laisser les dernières s’étendre dans la nonchalance confortable de sa langue.
Thérèse incarne au sens propre la générosité. Elle a des seins à faire pleurer toutes les baudruches, à rendre fou les lys dans les vallées, à vous inspirer les airbags les mieux cotés à l’Eurocrash, à faire se rhabiller les Symphalle de Pompidou, à bâillonner Marilyn avant qu’elle puisse dire poupoupidou. Si Dieu m’avait demandé de dessiner ma mère avant de m’envoyer sur cette putain de galère, j’aurais demandé qu’elle ait son buste. Ma mère avait le corps de son époque et de son esprit, la minceur pointue et fragile des Twiggys en robe trapèze, et quand je me mettais dans ses bras pour être consolée, j’avais toujours un peu l’impression que si un méchant coup de vent venait à souffler, elle s’envolerait avant moi, je posais juste ma tête sur des coins bourgeois.
Bordel Thérèse, si tu savais, le nombre de fois où j’ai débarqué dans ton bar, avec l’envie tout juste répressible de venir m’exploser en l’arme contre tes nibards. Mais je suis bourge et polie, et puis on m’a toujours dit que j’étais suffisamment extravertie comme ça. Alors je me contentais de te regarder bouger. Ton giron prend tout l’espace pendant que tu me sers mon kawa, oui, il absorbe ou repousse hors de la salle tous les fantômes qui se sont accoudés avec moi pour me hanter jusque dans le marc de cet expresso qui ne me parlera jamais d’avenir, il fait barrage à mes idées noires et broyées. Tu les vires sans le savoir à grands coups de gorge, en faisant ta vaisselle de quelques mouvements de pulpe d’index et de majeur, en plaisantant avec les plus grands pontes de l’économie et de l’énergie comme avec les concierges et les femmes de ménage, en faisant semblant de rendre la monnaie distraitement pour que je n’ai jamais à payer, en me servant une viennoiserie sous le prétexte que sinon personne ne les achètera et qu’elles seront bonnes à jeter et puis de toute façon faut bien que tu manges ma petite A., tu es toute pâle. T’es toujours habillée en noir, genre veuve corse, même si ton mari est vivant et kabyle, mais j’ai rien vu d’aussi délicieusement chamarré que toi.
Je ne voudrais pas oublier Jocelyne, la deuxième serveuse, à elles deux c’est Laurel et Hardy, mais en version argot que personne ne sous-titrera jamais. « Ah tiens te voilà toi ! », c’est à chaque fois le même ton, enjoué et inquiet, celui d’une aïeule qui sait que d’un matin sur l’autre la mer de mes yeux aura très bien pu se lever. J’adore Jocelyne, avec son air d’écolière appliquée qui aime pas trop s’essuyer les mains sur le blanc de son tablier, avec ses petits soupirs, discrets sous les sourires, personne n’entend quand elle en a plein le dos, elle soupire comme on se parle à soi-même. J’aime bien ses lunettes qui mangent ses joues roses, fraîches, parfaites de petite bonne femme bien sous tous rapports. Jocelyne, contrairement à Thérèse qui aime titiller les consciences de ses clients un peu tristes, elle est pudique pour dix. Alors elle ne me pose pas trop de questions. Mais quand elle me met la main sur l’épaule, qu’elle se penche un peu et qu’elle me scrute derrière ses verres à double foyer, qu’elle laisse trois points de suspension en resserrant un peu l’étreinte sur mon omoplate avant de me dire : « Je t’apporte ton café », j’ai tous les os dedans qui fondent comme du caramel dans sa poêle. Je redeviens une gamine qui vient goûter chez la gardienne, je pose mon cartable de névrose, je me laisse pousser les nattes et je me jette sur un grand bol de chocolat, je plonge dedans, j’y nage en faisant des ronds, et puis je me réveille avec le goût de l’arabica. Alors je dis « Merci ! » et « Bon ! J’y retourne ! »
Je dis merci. J’y retourne. C’est pas du zinc doré, c’est juste un zinc en or.
21:34 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, portraits, écriture, cafés
Made in China (passion victim) ?
Inspiré par la Mécanique du Cœur et par le jour d’anniversaire le plus froid et pourri de ma vie.
Si l’âme était un vêtement, il y aurait bien des systèmes pour la défaire.
J’ai connu des gens pull-overs. Des cols roulés même. Pas le prémisse d’une morsure de mite dans cette laine épaisse, pas d’autre solution que de déchirer la maille ou de l’ôter vigoureusement à grands renforts de bras levés. Je n’ai pas toujours su convaincre ces gens-là qu’ils ne prendraient pas froid avec moi. Ils sont restés des gens emmitouflés.
J’ai connu des gens cardigans à boutonnières. Le pire c’est les boutons pression, on tire un peu trop dessus et on est bon pour vider le cachemire de cette amitié naissante dans le panier des chiffons à poussière, il paraît que l’on appelle aussi cette corbeille la mémoire. Alors, pour éviter le gâchis, il faut redoubler de précautions et d’agilité. Ces gens là ne sont pas frileux mais prudents. Ils demandent juste de bien vouloir ne pas les découvrir d’un fil tant que n’est pas passé le mois d’avril. Est venu mai, depuis, nous faisons ensemble tout ce qui nous plaît.
Et moi, je suis un sweat en soie à fermeture éclair. On m’ouvre facilement, trop facilement, et puis, comme ce réflexe qu’on a lorsque l’on est nerveux et que l’on pense à autre chose, on joue toujours un peu avec ma fermeture éclair, en la redescendant et en la remontant de plus en plus vite entre le plexus et l’ombilic, un éprouvant va-et-vient pour ma fragile étoffe, un grincement râpeux et strident de dents en aluminium qui sonne comme une gamme mineure et désarticulée. Le tissu finit toujours par filer, la fermeture par se bloquer, là, en plein milieu. Du coup ça n’est plus très attrayant, les gens vont chercher d’autres êtres plus solides à déshabiller jusqu’en bas, et je reste là, comme une conne, la poitrine à l’air, avec ma fringue déformée et usée.
22 ans, je suis frigorifiée, quelques temps déjà qu’on m’a laissée toute dézippée, et mes mains paralysées par les mois de frimas n’ont plus la force de me tricoter un cache-cœur. C’est dommage, l’âme n’est pas vraiment un vêtement, sinon j’irais bien faire les soldes.
21:29 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, paris


